La Fugue du Chat de Domenico Scarlatti

27 Déc 2025

C’est une fugue devenue célèbre grâce à un simple chat. Son motif, ou sujet, semble venir de nulle part et parait presque aléatoire. Dans cet article, nous remonterons le fil de l’histoire pour comprendre comment un félin s’est invité dans le titre d’une œuvre baroque. Mais aussi pourquoi cette anecdote a traversé les siècles, et surtout comment la musique elle-même justifie ce surnom malicieusement attribué. Analyse à l’appui, nous verrons que chez Scarlatti, même quand un chat semble marcher sur le clavier, rien n’est jamais laissé au hasard !

Qui est Domenico Scarlatti ?

Domenico Scarlatti est né en Italie en 1685, la même année que Bach et Haendel, et il est mort en Espagne en 1757. C’était un véritable virtuose du clavecin et c’est donc pour cet instrument qu’il a composé majoritairement. En fait, aujourd’hui, on peut dénombrer 555 sonates pour clavecin. Mais seulement 30 ont été publiées de son vivant, en 1738, dans un recueil nommé sobrement Essercizi per gravicembalo. Attention, il faut noter que le terme sonate ne correspond pas du tout à la « forme sonate » qu’on trouve à la période classique et qui implique la présence d’une partie exposition, suivi du développement et enfin de la réexposition. Chez Scarlatti, le terme sonate désigne seulement une pièce pour instrument soliste, par opposition à ses cantates. Il a également composé des opéras et de la musique liturgique dont la plus connue est son Stabat Mater.

Un homme peu connu mais un nombre impressionnant de compositions

Son oeuvre considérable a une importance capitale pour la musique baroque, mais pas seulement à cause du nombre imposant de ses compositions. Car ses sonates sont riches d’innovations et de virtuosité.

Pourtant, de son vivant, il était moins connu en Europe que Bach et Haendel, ses célèbres contemporains. Sa situation géographique et la publication tardive des ses oeuvres explique cela. Car l’Italie, son pays natal est la patrie du bel canto et de l’opéra et non des clavecinistes. Quant à l’Espagne, où il termine ses jours, ce n’est pas le lieu idéal pour se faire connaître, à la différence de l’Allemagne ou de la France. De plus, Scarlatti était un homme discret, dont la vie reste peu connue.

« Fugue du chat » : un nouveau nom qui lui donna la célébrité

Piano et chat

Au risque de décevoir les amoureux des chats, ce n’est pas Scarlatti qui a baptisé sa fugue ainsi. Il ne donnait d’ailleurs jamais de noms en particulier à ses œuvres. La Fugue du chat est en fait la Sonate K. 30, le dernier des Essercizi per gravicembalo qu’on a vus ci-dessus.

C’est au 19ème siècle que ce nom est apparu, construisant peu à peu la légende qui raconte que le chat de Scarlatti se promenait fréquemment sur le clavier de son clavecin. De ces promenades musicales naissaient des motifs plus ou moins aléatoires dont l’un d’eux aurait inspiré le compositeur comme sujet d’une fugue.

Ainsi, on commença à voir ce nom sur des programmes de concert comme lors d’un récital pour piano par Franz Liszt ! Et puis bien sûr, les éditeurs ont conservé ce nom.

L’histoire, même fictive, est assez sympathique pour marquer les esprits, rendant la sonate K. 30 beaucoup plus populaires que ses consoeurs. Il faut dire que « Fugue du Chat » sonne mieux dans les salons que « dernier des Essercizi per gravicembalo » !

La Fugue du chat en peinture

En 1870, Carl Reichert, un peintre animalier autrichien, fit même de la Fugue du chat le sujet principal de son tableau. Mais regardez plutôt :

Fugue du chat en peinture

Sur la partition, on voit bien le titre de l’oeuvre. Et en agrandissant, aucun doute possible, on aperçoit même le nom du compositeur, D. Scarlatti !

Fugue du chat en peinture

Par contre, ne cherchez pas à lire la partition qui ne correspond à rien du tout. En cela, le peintre n’a pas mieux fait que les IA d’aujourd’hui qui ne savent que faire des amas de notes aléatoires sur des portées 😉

C’est quoi déjà une fugue ?

La première caractéristique d’une fugue est d’avoir un motif, qu’on appellera ici sujet, qui sera exposé successivement aux différentes voix de l’oeuvre. Ce qui donne un peu l’impression que ce sujet ne cesse de « fuire » d’une voix à l’autre. D’où son nom. Si on s’arrêtait là, la définition de la fugue serait identique à celle du canon. Or, ce n’est pas le cas car la construction d’une fugue est plus complexe. En effet, elle exige que chaque sujet soit répété à un intervalle d’une quinte du précédent (en montant ou en descendant). Par exemple, si le 1er sujet est en ré mineur, le deuxième pourra être en la mineur. Bien entendu, la forme de la fugue implique qu’elle soit composée de plusieurs voix, au minimum 2, mais le plus souvent de 3 ou 4.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur la structure des fugues car elles ne se contentent pas de répéter un motif d’une voix à l’autre. D’ailleurs, il existe un nombre incalculable de règles et elles peuvent être d’une complexité redoutable, mais nous n’irons pas loin dans cet article pour la théorie.

Le maitre de la fugue

Comme cela est notoirement connu, le maitre incontesté de la fugue est bien sûr Jean-Sébastien Bach qui la mena à son apogée en pleine période de musique baroque. Tous les pianistes connaissent, au moins de nom, ses 24 préludes & fugues et bien sûr l’Art de la fugue. A savoir que, pour répondre à un défi royal, Bach est allé jusqu’à composer une fugue à 6 voix, intégrée dans son oeuvre l’Offrande Musicale. De fait, 6 voix semblent être le maximum possible !

Un sujet de fugue (qui aurait pu être) composé par un chat

Le sujet de cette fugue (en rouge sur la partition ci-dessous) est assez inhabituel car la mélodie semble quelque peu aléatoire. Il est exposé dans les 5 premières mesures à la 2ème voix, en sol mineur, tonalité globale de l’oeuvre (2 bémols à la clé, fa# en altération accidendelle). Puis il est repris aussitôt à la 3ème voix, dans le grave, en ré mineur. C’est ce qu’on appelle la réponse (en orange). Conformément aux règles de la fugue, nous avons bien un intervalle de quinte entre sol mineur et ré mineur. Puis, le sujet reprend de nouveau à la 3ème voix, en sol mineur. Globalement, dans tout le morceau, il alternera sans cesse entre sol mineur et ré mineur.

Sujet et contresujet de la fugue du chat

Le sujet commence par un mouvement ascendant de 6 noires pointées, suivi d’un descendant de 12 croches. Voilà qui ressemble bien à un aller retour du chat sur le clavier, non ? 😉 Notre chat commence par avancer tranquillement sur le clavier (les noires pointées). Puis, apercevant son maitre, il opère un demi tour stratégique pour repartir au petit trot dans l’autre sens. Je suis sûre que vous visualisez tout à fait la scène ! Il n’y pas à douter que c’est ce schéma, doublé d’une impression de mélodie aléatoire, qui a donné l’idée de rebaptiser la sonate K. 30 en « Fugue du chat » !

Sujet et contresujet

Lors de l’entrée du sujet à la 3ème voix, la 2ème voix poursuit sur un contresujet syncopé (en bleu), donnant du dynamisme à l’oeuvre avec ce mouvement chaloupé. Ensuite, le sujet est à nouveau exposé à de nombreuses reprises, d’abord à l’identique, puis avec de légères modifications. Au fur et à mesure, l’oeuvre monte en puissance et la basse se dédouble même en accords d’octave. Enfin, la fugue se termine avec une ultime exposition du sujet à la basse, qui s’interrompt toutefois après les 4 premières notes de la montée avant de conclure sur un accord de sol majeur.

En voici une jolie interprétation par la pianiste Veronika Kuzmina Raibaut :

Que nous apprend la Fugue du chat ?

Le surnom de « Fugue du chat » attribué, bien après la mort du compositeur, à la sonate K. 30, a permis à Domenico Scalatti de se faire connaitre auprès d’un plus large public. Et c’est tant mieux car, même s’il est moins connu que Bach, Haendel ou Rameau, l’oeuvre de Scarlatti est d’une grande richesse. En particulier, ses sonates regorgent d’inventivité, d’originalité et d’expressivité.

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