Le « Clair de lune » le plus connu est sans aucun doute celui de Claude Debussy. Encore faut-il préciser lequel, car ce n’est pas un, ni même deux, mais trois « Clair de lune » qui existent parmi ses compositions. Et puis bien sûr, il y a celui de Beethoven, très connu également. Sauf que l’œuvre a été baptisée ainsi seulement après la mort du compositeur. Et ce n’est pas tout, il y en a encore ! Décidément, pas facile de s’y retrouver dans tous ces « Clair de lune ». Mais pas de panique, je vous propose un petit guide en musique avec même des bouts de partition. A la fin de cet article, vous serez devenu des experts de la moonlight mania !
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Sommaire
Debussy, le champion du Clair de lune
Les mélodies pour voix et piano
Si je commence par les 2 mélodies pour voix et piano, c’est qu’elles nous donnent des clés pour mieux comprendre le célébrissime Clair de lune pour piano.
En fait, ces deux mélodies sont composées sur le même poème de Paul Verlaine :
Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmants masques et bergamasques,
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune,
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune,
Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.
Il est le premier des 22 poèmes du recueil « Fêtes galantes » de Verlaine.
Debussy a donc repris l’intégralité du poème pour composer ses 2 mélodies. La première date de 1882. La seconde a été composée vers 1892 et fait partie du recueil intitulé « Fêtes galantes », empruntant le même nom celui du recueil de Verlaine. Mais la différence entre les deux mélodies est flagrante.
Clair de lune, piano et chant, 1ère version

Le première est une œuvre de jeunesse. Et tout comme dans « Nuit d’étoiles » ou « Beau soir » (1880), on y retrouve beaucoup d’élégance, de charme et de romantisme dans l’expression du sentiment amoureux. On remarque également une écriture musicale nécessitant une large tessiture et conçue pour mettre en valeur la voix de la chanteuse. Il faut dire qu’à l’époque, il est fou amoureux de Marie-Blanche Vasnier, une cantatrice qu’il accompagne au piano et à qui il dédicace ses mélodies avec beaucoup de fougue : « A Madame Vasnier, ces mélodies, conçues en quelque sorte par votre souvenir, ne peuvent que vous appartenir, comme vous appartient l’auteur« .
Je vous propose ici la très jolie version de Mady Mesplé.
Clair de lune, piano et chant, 2ème version
Ne cherchez pas de point commun avec la mélodie précédente car il n’y en a pas. En effet, Debussy a complètement réécrit sa mélodie de 1882. Et 10 ans plus tard, le style a bien changé. De plus, cette deuxième version nous permet d’apprécier toute l’évolution du style debussyste. Exit le côté sentimental et la recherche de l’élégance. La musique se fait plus retenue, mais aussi plus complexe. Désormais, l’ambiance est mystérieuse, presque irréelle.
Et puis surtout, alors que la 1ère mélodie a une ryhmique classique et évidente à l’oreille, ici, les repères s’effacent. La voix, tout comme le piano semble se défaire des barres de mesure.
La mélodie démarre calmement en pianissimo dans le registre grave de la soprano, puis, à la deuxième strophe (« Tout en chantant sur le mode mineur« ) s’anime un peu en montant progressivement. La dernière strophe retrouve une nuance très piano, mais continue à monter progressivement dans un aigu un peu tendu, avant de redescendre au tout dernier moment (« parmi les marbres ») vers une fin apaisée.
Clair de lune de Claude Debussy pour piano
« Que vont charmants masques et bergamasques », nous dit le 2ème vers de la poésie de Verlaine. Et il se trouve justement que le si célèbre « Clair de lune » pour piano appartient à la « Suite bergamasque ». Bien entendu, cela n’a rien d’un hasard. D’autant que cette pièce a été composée juste avant la mélodie (2ème version) en 1891. Même si dans un premier temps Debussy l’avait nommée « Promenade sentimentale », il l’a sciemment rebaptisée ainsi tant elle est la correspondante pianistique de la pièce vocale de 1892. Car même si la mélodie est tout à fait différente, les deux pièces nous montrent le même paysage musical et poétique.
Tout comme dans la mélodie de 1891, nous sommes dans une ambiance nocturne et mystérieuse au rythme flou. A l’écoute, le mélomane aurait bien du mal à battre la mesure. D’ailleurs, la mélodie semble hésiter entre un rythme ternaire et binaire (voir sur la partition ci-dessous dès la 1ère ligne : rythme ternaire du 9/8 suivi de duolets).

Le rubato et Debussy
Pour rappel, le rubato, c’est le fait d’avancer ou retarder certaines notes, ce qui a pour effet de s’affranchir du tempo et du rythme écrit.
Debussy disait que le rythme ne devrait pas être contenu dans les barrières de mesure et qu’il devait rester fluide. Cependant, ce n’est pas pour autant qu’il faut abuser du rubato à la façon des romantiques. Ici, pas de changement brutal de tempo, mais la musique doit circuler librement et naturellement. Ainsi, par exemple, il est important que les séries successives de 3 croches soient strictement en tempo, mais tout un conservant une flexibilité générale. Voilà qui ne rend pas simple l’interprétation de cette œuvre ! Pour ma part, j’ai commencé à travailler « Clair de lune » de façon quasi métronomique. Car, à force de l’entendre dans de multiples versions, pas toujours heureuses (parfois même, carrément massacrées), il me fallait repartir sur des bases saines. Une fois le morceau dans les doigts, on peut commencer le vrai travail d’interprétation. Et il ne s’agit pas de faire une copie approximative à l’oreille d’une des nombreuses versions, mais de faire un choix conscient, en particulier dans les changements de tempo, et de créer sa propre interprétation.
Alors bien sûr, il existe une quantité impressionnante d’enregistrements de ce morceau sur Internet, y compris par d’autres instruments. Mais ici, je vais m’en tenir à la version originale de l’œuvre et donc au piano. Voici 2 interprétations très différentes l’une de l’autre.
Celle de Leif Ove Andsness est très épurée, plus roche du rythme originel et le rubato est utilisé seulement quand c’est nécessaire :
A l’inverse, celle de Myung Whun Chung est très libre et personnelle, avec beaucoup de temps suspendus :
La mélodie de Fauré pour voix et piano
Le Clair de lune de Fauré date de 1887, entre la 1ère et 2ème version des mélodies de Debussy. Il est composé sur le même poème de Verlaine, mais la ressemblance s’arrête là.
Gabriel Fauré, c’est le roi de la mélodie. Il en a composé plus d’une centaine. Toutes ne sont pas dans le même style, car il a beaucoup évolué pendant la vie du compositeur. En fait, on peut distinguer 3 grandes périodes. Pendant la première, ses mélodies sont assimilables à des romances et correspond à celles de son premier recueil. Mais « Clair de lune » a été composé pendant la deuxième période. On constate alors que Fauré s’écarte du romantisme de la période précédente et qu’il montre une volonté de s’éloigner des conventions et des stéréotypes. Par exemple, il va inverser la dynamique des nuances en mettant un forte dans le grave, un beau diminuendo dans la montée pour parvenir à un pianissimo dans l’aigu.
Dans « Clair de lune », Gabriel Fauré nous prouve aussi qu’il a un grand sens de l’humour. Rappelez-vous le poème de Verlaine, début de la 2ème strophe : « Tout en chantant sur le mode mineur ». Ah mais justement, nous sommes en si b mineur. Donc tout va bien… Sauf que Fauré passe en fa majeur sur cette seule mesure contenant le mot « mineur ». Quel plaisantin ce Gabriel ! En tous cas, voilà bien une preuve qu’il n’hésite pas à faire un pied de nez à la théorie.
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L’originalité de cette mélodie, c’est aussi la part belle faite au piano. Car non seulement, il a en solo une belle première page entière rien que pour lui, mais en plus, il a sa propre mélodie. Mais écoutez plutôt (format Midi) :
Mélodie du piano | Mélodie de la voix |
En fait, la voix et le piano chantent chacun leur mélodie ! Mais rassurez-vous, tout cela reste harmonieux car elles sont parfaitement complémentaires.
Mais à présent, il est temps de réunir la voix et le piano dans cette version interprétée par Véronique Dietschy et Philippe Cassard au piano.
La sonate au Clair de lune de Beethoven
Le « Clair de lune » de Beethoven rivalise sans conteste en célébrité avec celui de la Suite Bergamasque de Debussy. Pourtant, si je n’en parle que maintenant, c’est que la sonate n°14 opus 27 n°2 en do # mineur n’a reçu ce surnom qu’après la mort du compositeur. De plus cette appellation manque un peu de légitimité. Mais le temps a fait son oeuvre et son appellation « Clair de lune » est à présent définitive.
En fait, la sonate n°14 est sous-titrée « Quasi una Fantasia« , tout comme la sonate précédente, composée à la même époque (1801), les deux sonates ayant été publiées ensemble.
Cela signifie « Pratiquement une improvisation » (de l’allemand « Fantasieren »). Et cette appellation convient particulièrement au premier mouvement, qui est aussi le plus célèbre. Il s’agit d’un mouvement lent, ce qui est plutôt inhabituel pour un premier mouvement d’une sonate. Mais surtout, il ne comporte pas de forme précise.
La sontate fut baptisée « Clair de lune » par le poète Ludwig Rellstab à qui le fameux mouvement lent inspirait l’image d’une barque flottant sur l’eau au clair de lune. Pourtant, la réalité est toute autre car il s’agit en fait d’une marche funèbre ! Elle est peut-être aussi le reflet, non de la lune, mais du sombre état d’esprit de Beethoven dont la surdité commence à se manifester et à s’aggraver depuis 3 ans.
En voici une belle interprétation (sonate entière) par Selim Mazari pour vous faire votre propre idée 😉
Le Clair de lune de Camille Saint-Saens
Je termine cet inventaire de « Clair de lune » musicaux par le moins connu. Il s’agit d’une mélodie pour voix et piano de Camille Saint-Saens, composé en 1865. Cette fois, on change de poète car Saint-Saens a choisi Catulle Mendès. Le poème lui-même ne porte pas de titre. Il est le premier d’une série de poèmes peu connus nommée Sérénades, publiée dans une revue. D’autre part, le poème est basé sur un texte allemand, ce qui explique sans doute le choix de Camille Saint-Saens, très admiratif de la culture et de la musique allemande. D’ailleurs, ce « Clair de lune » a nettement un air de famille avec le lied allemand.
Ci-dessous, vous pourrez écouter non pas une, mais deux versions enchainées très différentes de la mélodie. Tout d’abord, une version plus lente, empreinte de gravité, par José Van Dam. Puis, celle plus alerte et vive interprétée par Anne Sofie von Otter.
L’heure du choix
Voilà, nous avons passé en revue tous les « Clair de lune » connus, que le piano soit soliste ou qu’il accompagne une voix. J’espère que ce voyage musical et poétique vous a plu. N’hésitez pas à partager vos commentaires ci-dessous…et à indiquer votre préférence bien sûr !








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