C’est une partition toute jaune avec des dessins de jouets d’enfant. Juste en-dessous, on reconnait facilement la signature de Claude Debussy. Cette partition, c’est l’édition originale, chez Auguste Durand, du Children’s Corner de Debussy, illustrée par le compositeur lui-même. Mais pourquoi cette étrange dédicace : « A ma chère petite Chouchou, avec les tendres excuses de son Père pour ce qui va suivre » ? Et pourquoi des titres en anglais pour 5 des 6 pièces ? Mais surtout, qu’est-ce qu’il nous raconte ce Children’s Corner ? Car, sous de faux airs de pièces enfantines, cette petite suite pour piano a bien des choses à nous révéler.
Sommaire
Le Children’s Corner dans l’oeuvre de Debussy
C’est pendant l’été 1908 que le Children’s Corner voit le jour. Debussy fête alors ses 46 ans. C’est un peu une période charnière pour le compositeur qui a déjà créé quelques une de ses plus grandes oeuvres consacrées à la recherche des couleurs et des richesses du piano. On peut citer en particulier Estampes (comprenant le célèbre et remarquable Jardins sous la pluie), Masques et les deux recueils d’Images. Ainsi, le Children’s Corner ressemble davantage à une parenthèse pleine de légèreté avant que Debussy n’aboutisse, au sommet de son art, à la création de ses préludes et études.
Alors, en nous amenant dans ce « coin des enfants », c’est un peu dans sa douillette intimité que Debussy nous convie. Car la fameuse dédicace qui s’adresse à Chouchou est bien sûr destinée à sa propre fille, âgée alors de presque 3 ans. Elle se nomme en fait Claude-Emma et fait le bonheur de son père depuis le jour de sa naissance le 30 octobre 1905. Chouchou, c’est le petit miracle de Debussy qui ne cessera de dorloter sa petite fille adorée. Rien d’étonnant donc à ce qu’il lui dédie ce recueil de 6 pièces.
Une oeuvre pour les enfants ?
Contrairement à ce que son nom et la dédicace suggèrent, le Children’s Corner ne convient pas aux jeunes pianistes débutants. Et à vrai dire, il n’est même pas non plus prévu particulièrement pour de très jeunes oreilles ! Même si certaines sont plus abordables que d’autres, ces 6 petites pièces sont loins d’être simples à jouer. Certes, il n’est pas nécessaire d’être un pianiste virtuose, et parmi toute l’oeuvre de Debussy, ce recueil est certainement le plus abordable. Mais la difficulté réside dans le toucher qui doit être délicat et nuancé.
Alors, pourquoi ce nom en rapport avec l’enfance ? Tout simplement, parce que Debussy, tombé sous le charme de sa petite Chouchou, a laissé vagabonder son esprit dans le monde de l’enfance qui lui a inspiré ces 6 petits morceaux.
Trois d’entre eux incarnent des jouets qu’on trouvait probablement dans la chambre de la petite Claude-Emma : un éléphant en peluche (Jimbo’s Lullaby), une poupée (Serenade for the doll) et une poupée de chiffon (Golliwogg’s cake-walk).
Ah, mais au fait, pourquoi tous ces titres en anglais ?
Fin 19ème – début 20ème siècle : un engouement pour l’anglais
L’engouement pour les mots anglais est loin d’être un phénomène récent. Car dans l’histoire de France, l’anglophilie réapparait régulièrement depuis le 17ème siècle. Mais à la fin du 19ème siècle, cela tourne carrément à l’anglomanie.
Debussy n’a pas échappé à cette mode puisque même la gouvernante de la petite Chouchou est anglaise. C’est qu’il est de bon ton d’enseigner les us et coutumes de nos voisins anglais dès la plus tendre enfance. Alors ici, il s’en moque gentiment.
Les 6 pièces pour piano du Children’s Corner
Sous ses airs faussement naïfs, le Children’s Corner est une petite merveille d’inventivité musicale. Claude Debussy y joue constamment sur le décalage entre ce que l’on croit entendre et ce qui se cache réellement dans l’écriture. Chaque pièce évoque un univers enfantin précis, mais toujours filtré par l’ironie, la tendresse et la modernité du langage debussyste.
En voici une version jouée par Claude Debussy lui-même. Il faut savoir qu’elle a été réalisée via une technique de rouleaux d’enregistrement qu’on pouvait ensuite faire jouer à un piano mécanique. Ce qui permettait de reproduire les notes et la dynamique de jeu de l’interprète initial. Bien sûr, la technique est loin d’être parfaite et ici, on a un problème de balance : on entend beaucoup trop les graves au détriement des mediums, souvent écrasés, ce qui donne une fausse impression d’irrégularité. Néanmoins, cela est un formidable témoignage de Debussy à travers le temps.
Doctor Gradus ad Parnassum
Dès le premier morceau, Debussy affiche la couleur : humour et second degré. Le titre fait référence au célèbre manuel d’exercices de Clementi, véritable cauchemar pianistique de générations d’enfants studieux. Musicalement, il s’agit d’une véritable petite toccata, s’ouvrant sur des arpèges en doubles croches, évoquant clairement les exercices techniques traditionnels. A jouer avec beaucoup de régularité !
Mais voilà qu’à la mesure 32, le jeune pianisite ralentit ses doubles croches. Et alors que nous étions en do majeur, nous passons subitement en sib majeur avec des croches au lieu des doubles, puis une hésitation avec un va-et-vient en noires et blanches. Et là, nouveau changement de tonalité en réb majeur, mais avec toujours un rythme en croche. Hmm, il semblerait bien que l’enfant s’est déconcentré pour rêver un peu, le temps de 12 mesures. Mais soyons sérieux. Retour en do majeur et aux exercices techniques, jusqu’à une coda brillante en double forte.
Ce morceau est souvent donné aux élèves pianistes des niveaux intermédiaires. Car même si Debussy n’était pas convaincu de l’utilité des exercices de Clementi, son « Dr Gradus » est vraiment excellent pour travailler la régularité dans la vitesse (attention aux « doigts qui roulent » si l’articulation est insuffisante), l’indépendance des doigts (pour faire sessortir le thème). Mais surtout il est tout le contraire d’un exercice technique ennuyeux, ce qui permet d’aborder la singularité de l’univers debussyste. Une première approche du compositeurpeut-être, avant d’aborder des pièces plus complexes comme « Jardins sous la pluie« .
Jimbo’s Lullaby
Ici, Debussy donne vie à un éléphant en peluche. Et musicalement, cela s’entend immédiatement. Car dans les premières mesures, la main gauche seule introduit le thème avec hésitation dans les graves. Le morceau ne débute réellement qu’à la mesure 19 avec 2 mesures qui se balancent entre le fa et le ré, introduisant le thème de la berceuse.
Serenade for the doll
Tout en piqués, en quintes et autres quartes, cette sérénade semble écrite pour une guitare, avec presque un petit accent espagnol.
Après une courte introduction en croches piquées, c’est la main gauche qui expose le 1er thème, thème aussitôt repris par la main droite. Puis la main gauche reprend la vedette pour poursuivre son thème. Une fois terminée, au tour de la main droite de réexposer le thème une octave au-dessus.
Vous l’aurez compris, la « Serenade for the doll » est un dialogue constant. Peut-être entre Chouchou et sa poupée ?
The snow is dancing
Voici sans doute l’une des pièces les plus poétiques du recueil. Debussy y déploie une écriture légère et scintillante, où les motifs rapides et répétés évoquent les flocons de neige virevoltant dans l’air.
Techniquement, les mains alternent à chaque note sur un rythme de doubles croches pointées, créant ainsi une sensation de mouvement perpétuel.
A chacun d’imaginer l’histoire qui accompagne ces flocons qui virevoltent mais personnellement, j’ai l’image de Chouchou, le nez collé à la fenêtre, qui ne peut détacher son regard de ce spectacle hivernal.
The little shepperd
Cette pièce évoque un univers pastoral naïf, sorti d’un livre d’images. En anglais, bien sûr, le livre d’images ! Sinon, Debussy l’aurait appelé tout simplement « Le petit berger » 😉
La mélodie, simple et chantante, rappelle le son d’une flûte rustique. D’ailleurs, les phrases sont courtes, laissant beaucoup d’espace et de respiration dans le discours musical. Mais là encore, la simplicité est trompeuse. Les harmonies glissent subtilement, les cadences évitent toute conclusion trop évidente. Le petit berger semble improviser, s’arrêter, reprendre sa route. C’est une musique contemplative, douce, empreinte d’une innocence presque nostalgique, comme un souvenir d’enfance déjà un peu lointain.
Golliwogg’s Cake Walk
Un titre sujet à controverses
Avant de parler de la pièce elle-même, il me parait important de remettre le titre dans le contexte historique de l’époque. En effet, aujourd’hui, le mot Golliwog (une des lettres g a été supprimée) a clairement une connotation raciste, en particulier en Angleterre. Mais à l’origine, ce mot désigne une poupée de chiffon à la peau noire, de grands yeux blancs et des lèvres épaisses rouges. D’ailleurs, on la retrouve sur la partition d’origine, dessinée par Debussy.

Cette poupée et son nom ont été inventés en Angleterre, en 1895, par Florence Kate Upton dans le premier d’une longue série de livres pour enfant, racontant les aventures de Golliwogg. A l’époque, ce personnage était synonyme de bravoure et d’amour et il est vite devenu le jouet favori des enfants. Il était tellement populaire qu’il faudra attendre l’arrivée de l’ours en peluche (avec le fameux Teddy Bear) pour le détrôner. Or, comme on l’a vu plus haut, Claude Debussy, très désireux de faire connaitre la culture anglaise a sa fille, lui a sans aucun doute raconté les histoires de Florence Kate Upton. Il s’est donc inspiré tout naturellement de la poupée de chiffon.
Cependant, dans les décennies qui ont suivi, des voix se sont élevées contre ce qui a été considéré comme une représentation caricaturale des afro-américains. Et plus tard, en particulier dans les années 60, le mot « golliwog » est devenu synonyme d’insulte envers toutes personnes à la peau foncée. Pour en savoir plus sur le sujet, je vous recommande la lecture (en anglais) de cette page sur le site du musée Jim Crow, consacré à l’histoire des représentations racistes des Afro-Américains.
Analyse de la pièce
Mais revenons à la musique.
L’autre mot du titre, c’est le cake-walk, il s’agit d’une danse pratiquée par les afro-américains des états esclavagistes qui caricaturaient les danses de leurs maitres afin de se moquer d’eux. La musique était entrainante et syncopée. Elle devint populaire au point de traverser l’Atlantique pour se faire connaitre en Europe. Alors bien sûr, on ne peut pas encore parler de jazz. Mais avec ce Golliwogg’s cake walk, Debussy rend son tout premier hommage à la musique afro-américaine.
Le rythme de base y est très proche du motif rythmique Habanera qu’on retrouve souvent dans les cake walks traditionnels. Ainsi, à partir d’un rythme syncopé constitué de notes piquées, Debussy développe tout son thème dans un mouvement vif plein d’énergie. Mais l’humour de Debussy n’est jamais bien loin. Voilà qu’en plein milieu du morceau, lors d’un changement de tonalité, quelques mesures nous transportent dans une toute autre atmosphère. Les grands mélomanes reconnaitront tout de suite quelques notes implorantes de Wagner dans Tristan et Isolde. La mention « avec une grande émotion » indiquée par le compositeur est à prendre ici avec ironie. D’ailleurs, à chaque fois, ce motif est interrompu par des petites notes railleuses. Mais le rythme syncopé revient à la main gauche, d’abord timidement, puis à plein régime avec le retour de la tonalité mi b majeur initiale. Et c’est avec cette danse effrénée et exubérante que Debussy conclut Children’s Corner.
Les leçons du Children’s Corner
Avec le Children’s Corner, Debussy réussit le tour de force de composer une œuvre à la fois accessible et profondément raffinée. Derrière les jouets, les paysages enneigés et les clins d’œil enfantins se cache une écriture subtile, moderne et pleine d’humour. Et surtout cette oeuvre représente un tournant dans la vie de Debussy, mettant fin à une période de 2 ans sans grandes nouveautés. Dès 1909, il semble avoir trouvé un nouvel élan créateur qui l’amènera à composer ses oeuvres pour piano les plus abouties







0 commentaire